Les comètes interstellaires sont des corps célestes errants, des nomades galactiques qui ne gravitent autour d'aucune étoile. Éjectées de leur système d'origine lors de la formation des planètes, elles dérivent librement dans l'espace interstellaire, soumises uniquement à la gravité collective de la Voie Lactée. Contrairement aux comètes dites "locales", qui évoluent sur des orbites elliptiques fermées autour du Soleil, elles suivent des trajectoires hyperboliques (excentricité supérieure à 1). Elles ne croisent notre voisinage stellaire qu'une seule fois, par pur hasard de trajectoire, sans jamais être captées par la gravité solaire, avant de repartir vers les profondeurs de la Galaxie pour des centaines de millions d'années supplémentaires.
N.B. : Lors de la naissance d'un système stellaire, les perturbations gravitationnelles des planètes en formation éjectent des milliards de petits corps dans l'espace interstellaire. Notre Soleil lui-même a libéré une quantité considérable de tels débris. Ces débris errent aujourd'hui dans la Galaxie en transportant l'empreinte chimique de leur système d'origine (minéraux, glaces, molécules organiques) comme autant de "bouteilles à la mer" dans l'océan cosmique.
Le 19 octobre 2017, l'astronome Robert Weryk (né en 1982), travaillant avec le télescope Pan-STARRS1 à Hawaï, détecta un objet se déplaçant à une vitesse inhabituelle, bien supérieure à ce que la seule gravité solaire peut expliquer. Cet objet reçut la désignation 1I/'Oumuamua, un terme hawaïen signifiant approximativement "éclaireur venu de loin". Il s'agissait du premier objet interstellaire confirmé jamais détecté dans notre système solaire.
L'objet fut détecté alors qu'il s'éloignait déjà rapidement du Soleil, après son périhélie. Les astronomes n'eurent que quelques semaines pour l'observer avant qu'il ne devienne trop faible. Les tentatives de spectroscopie, qui auraient permis d'identifier des molécules en surface ou en dégazage, furent en grande partie infructueuses, faute de signal suffisant.
Son comportement déroutant suscita immédiatement une intense controverse scientifique. Sa forme semblait fortement allongée et présentait une variation de luminosité périodique suggérant une rotation tumultueuse. Plus surprenant encore, son accélération ne correspondait pas entièrement aux prédictions gravitationnelles : un excès de poussée, non gravitationnel, fut mesuré.
Le 30 août 2019, l'astronome amateur ukrainien Gennady Borisov (né en 1966) découvrit, depuis son observatoire de Crimée, un objet à l'aspect nettement cométaire. Rapidement, son orbite hyperbolique fut calculée : son excentricité de 3,356 ne laissait aucun doute sur son origine interstellaire. La comète reçut la désignation officielle 2I/Borisov, second objet interstellaire confirmé, et premier à afficher sans ambiguïté une activité cométaire classique.
Contrairement à 'Oumuamua, 2I/Borisov se montra beaucoup plus familière. Des analyses spectroscopiques menées depuis le sol et depuis l'espace révélèrent la présence de monoxyde de carbone (CO), d'eau (H₂O) et de cyanure (CN), composés couramment trouvés dans les comètes de notre propre système solaire. Des travaux publiés dans la revue Nature Astronomy par les équipes de Piotr Guzik et de Bin Yang en 2020 montrèrent que cette comète présentait une proportion de CO particulièrement élevée, bien plus que la moyenne des comètes solaires, suggérant une formation dans un environnement froid, à grande distance de son étoile d'origine.
Pour la première fois, l'humanité pouvait analyser directement la composition chimique d'un corps céleste formé dans un autre système stellaire, apportant ainsi des contraintes observationnelles sur les processus de formation planétaire à l'échelle galactique.
| Désignation | Date de découverte | Découvreur / Programme | Excentricité | Vitesse \(v_\infty\) (km/s) | Activité cométaire | Statut |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1I/'Oumuamua | 19 octobre 2017 | Robert Weryk, Pan-STARRS1 (Hawaï) | 1,201 | environ 26 | Aucune détectée | Confirmé interstellaire |
| 2I/Borisov | 30 août 2019 | Gennady Borisov, observatoire de Crimée | 3,356 | environ 32 | Chevelure et queue bien développées | Confirmé interstellaire |
Au-delà de la curiosité scientifique, les comètes interstellaires sont des échantillons naturels de matière extrasolaire. Leur composition chimique reflète les conditions physiques et chimiques qui régnaient dans le disque protoplanétaire de leur étoile d'origine : températures, rapports isotopiques, abondances moléculaires. Chaque objet interstellaire est en quelque sorte l'empreinte chimique d'un environnement stellaire inconnu.
L'idée que des matériaux chimiques circulent d'un système stellaire à l'autre via de tels objets est étroitement liée au concept de panspermie. Si des molécules organiques complexes, voire des composés prébiotiques, peuvent résister au voyage interstellaire, la possibilité d'un échange chimique entre systèmes stellaires n'est pas à exclure.
Plus fondamentalement, la détection et l'étude de ces objets confirment que notre système solaire n'est pas isolé dans la Galaxie. Il baigne dans un flux continu de matière venue d'ailleurs, un échange permanent de débris planétaires qui tisse, à l'échelle des milliards d'années, une sorte de tissu chimique commun entre les systèmes stellaires de la Voie Lactée.