Si l'on pouvait retirer tout l'espace vide à l'intérieur des atomes constituant un être humain, son volume se réduirait à celui d'un grain de poussière. Pourtant, notre expérience quotidienne nous confronte à une réalité inverse : la matière est solide, impénétrable. Nous ne traversons pas le sol, et notre main s'arrête net sur la surface d'une table. Cette solidité apparente est l'un des phénomènes les plus fondamentaux et les plus contre-intuitifs de la physique, résultant des lois de la mécanique quantique et de l'électromagnétisme.
La réponse tient à trois principes clés : l'exclusion entre électrons, la nature ondulatoire des particules et les forces de répulsion électromagnétique. Un atome n’est pas une petite bille compacte, mais une structure diffuse, où les particules ne sont jamais exactement à un endroit donné. Elles forment plutôt des zones de présence probable, régies par des niveaux d’énergie et par les champs physiques qui les font interagir.
N.B. :
À l’échelle atomique, la matière est constituée à plus de 99,999 % de vide. Les noyaux atomiques ont un rayon de l’ordre de \(10^{-15}\) m, alors que les atomes mesurent environ \(10^{-10}\) m.
La première et plus profonde raison de la solidité de la matière fut formulée par le physicien Wolfgang Pauli (1900-1958) en 1925. Le principe d'exclusion de Pauli énonce que deux fermions identiques (comme les électrons) ne peuvent pas se trouver dans le même état quantique.
Dans un atome, les électrons sont organisés en couches (orbitales) d'énergies définies. Chaque orbitale ne peut accueillir qu'un nombre limité d'électrons de spins opposés. Lorsque deux atomes se rapprochent, leurs nuages électroniques commencent à se superposer et les régions de probabilité de présence des électrons forment une barrière quantique sans contact.
Lorsque deux atomes se rapprochent, leurs électrons de valence commencent à occuper des régions de l’espace déjà associées aux états quantiques de l’autre atome. Le principe d’exclusion de Pauli interdit alors à ces électrons identiques de partager le même état quantique. Pour éviter ce recouvrement interdit, le système doit augmenter son énergie, ce qui se manifeste par une force de répulsion très intense à très courte distance.
Cette répulsion n’est cependant pas dominante en permanence. À des distances légèrement plus grandes, l’attraction électrostatique entre noyaux et électrons équilibre cette répulsion, créant une distance d’équilibre stable. C’est cet équilibre subtil entre attraction et répulsion quantiques qui permet à la matière de rester cohérente et solide, tout en empêchant son effondrement gravitationnel.
N.B. :
La "très courte distance" correspond aux séparations interatomiques pour lesquelles les nuages électroniques commencent à se recouvrir fortement, typiquement inférieures à 0,1 à 0,2 nanomètre. L’énergie cinétique quantique imposée par le principe d’exclusion de Pauli augmente brutalement, générant une répulsion extrêmement raide. À des "distances légèrement plus grandes", de l’ordre de 0,2 à 0,3 nanomètre, l’attraction électromagnétique entre noyaux et électrons domine, créant une distance d’équilibre stable qui assure la cohésion et la solidité de la matière.
Même en l'absence du principe d'exclusion, une barrière majeure subsiste. Les électrons portent tous une charge électrique négative. La loi de Coulomb, établie au 18e siècle, stipule que des charges de même signe se repoussent avec une force inversement proportionnelle au carré de la distance les séparant \( F = k \frac{q_1 q_2}{r^2} \).
Quand deux atomes s'approchent, les nuages électroniques chargés négativement entrent en interaction les premiers. La répulsion coulombienne entre ces nuages devient rapidement énorme lorsque la distance diminue, empêchant la pénétration des noyaux positifs. Ainsi, même si les atomes étaient majoritairement constitués de vide, ce "vide" est gardé par un champ de force électrique répulsif extrêmement efficace. La dureté d'un matériau, comme le diamant, est directement liée à la force des liaisons chimiques et à l'intensité de cette répulsion électronique.
N.B. :
Une analogie courante consiste à comparer la matière à deux ventilateurs en rotation rapide. Bien que l’espace entre les pales soit vide, il est impossible de faire passer un objet à travers des pales en rotation sans collision. À l'échelle macroscopique, la probabilité de rencontrer un passage libre est pratiquement nulle. De la même manière, même si les atomes sont essentiellement vides, les électrons ne sont jamais immobiles. Leurs nuages quantiques s’étendent, fluctuent et se renouvellent en permanence. À notre échelle, cette activité incessante se traduit par une barrière répulsive stable, qui empêche les objets matériels de se traverser.
La mécanique quantique nous apprend que les particules comme les électrons ont aussi une nature ondulatoire. La longueur d'onde associée à un électron (longueur d'onde de De Broglie) dépend de son impulsion. Lorsque les électrons sont confinés dans un petit volume (comme lorsqu'on essaye de comprimer de la matière), leur longueur d'onde effective diminue, ce qui augmente leur énergie cinétique. Cette augmentation d'énergie due au confinement se manifeste comme une pression, appelée pression de dégénérescence électronique.
C'est cette même pression qui empêche les naines blanches, résidus d'étoiles comme le Soleil, de s'effondrer sous leur propre gravité. À notre échelle, c'est une composante supplémentaire qui s'oppose à la compression de la matière, contribuant à sa rigidité. Pour que deux objets se traversent, il faudrait soit enfreindre le principe d'exclusion, soit compresser leurs électrons au point de surmonter la pression de dégénérescence, ce qui exigerait des densités et des énergies totalement hors de portée dans les conditions terrestres ordinaires.
Dans des conditions extrêmes, des exceptions apparaissent et la matière devient "transparente" :
| Principe / Force | Échelle | Rôle dans l'impénétrabilité | Exemple / Analogie |
|---|---|---|---|
| Principe d'exclusion de Pauli | Quantique (fermions) | Empêche deux électrons d'occuper le même état quantique, générant une répulsion à courte portée. | Impossible d'empiler plus de deux électrons par orbitale atomique. |
| Répulsion électrostatique (Coulomb) | Atomique / Moléculaire | Les nuages électroniques chargés négativement se repoussent mutuellement avec une force intense. | Repulsion entre deux aimants orientés pôles identiques l'un vers l'autre. |
| Pression de dégénérescence électronique | Quantique / Stellaires | Pression quantique due au confinement des électrons, qui résiste à la compression. | Soutient l'équilibre d'une naine blanche contre l'effondrement gravitationnel. |
| Liaisons chimiques | Moléculaire / Macroscopique | Organisent les atomes en structures rigides (réseaux cristallins, polymères) qui transmettent les forces de répulsion. | Réseau covalent rigide du diamant vs. empilement faible des atomes de graphite. |
Sources de référence : Prix Nobel - Wolfgang Pauli ; Encyclopædia Britannica - Loi de Coulomb ; The Physics Hypertextbook - Modèle Standard.