Cette fine pellicule d'air qui rend la vie possible est le fruit d'un équilibre dynamique et fragile. Pourtant, l’atmosphère terrestre est remarquablement stable à l’échelle des milliards d’années. L'atmosphère ne "repose" pas simplement sur la Terre comme une couverture "collée" par la gravité. Elle est constituée de gaz en mouvement perpétuel, dont les molécules possèdent une énergie cinétique qui les pousse à s'échapper petit à petit dans l'espace. Alors, pourquoi ne se sont-elles pas dispersées toutes dans le vide spatial ?
La réponse tient en trois mots clés : gravité, température et bouclier magnétique.
| Facteur de rétention | Rôle et effet | Facteur d'évasion | Rôle et effet |
|---|---|---|---|
| Gravité terrestre | Force d'attraction principale. Retient la grande majorité des molécules, surtout les lourdes (N2, O2). | Température (Énergie cinétique) | Donne de la vitesse aux molécules. Les plus rapides (et les plus légères) peuvent atteindre la vitesse de libération. |
| Champ magnétique (Magnétosphère) | Bouclier contre le vent solaire. Protège l'atmosphère de l'érosion et du chauffage excessif. | Vent solaire | Flux de particules énergétiques. Peut arracher des atomes (sans bouclier magnétique) et contribuer au chauffage. |
| Masse moléculaire élevée | Paramètre cinétique. À température donnée, les molécules lourdes (azote, oxygène) ont des vitesses plus faibles, ce qui réduit fortement la probabilité d’atteindre la vitesse d'échappement. | Masse moléculaire faible | Paramètre cinétique. Les molécules légères (hydrogène, hélium) atteignent plus facilement des vitesses élevées et dominent l’échappement thermique (échappement de Jeans), expliquant leur rareté. |
Le principal acteur de cette retenue est la gravité. Formulée par Isaac Newton (1643-1727) et affinée par Albert Einstein (1879-1955), elle attire toute masse vers le centre de la Terre. Chaque molécule d'azote, d'oxygène ou de vapeur d'eau est soumise à cette force. Pour qu'une molécule s'échappe définitivement, elle doit atteindre ce que l'on appelle la vitesse de libération.
À la surface de la Terre, cette vitesse est ≈ 11 km·s⁻¹. Cependant, l'atmosphère n'a pas de limite nette, elle s'amincit progressivement jusqu'à se fondre dans l'espace interplanétaire. À mesure que l’altitude augmente, le potentiel gravitationnel devient moins profond et la vitesse de libération décroît lentement avec la distance au centre de la Terre.
Dans les couches très diluées de l’exosphère, situées à plusieurs milliers de kilomètres d’altitude, les collisions deviennent extrêmement rares. Les molécules suivent alors des trajectoires balistiques quasi libres. Une fraction infime d’entre elles, appartenant à l’extrémité de la distribution de Maxwell-Boltzmann, peut atteindre ou dépasser localement la vitesse de libération.
Ce mécanisme, appelé échappement de Jeans, conduit à une perte continue mais extrêmement lente de l’atmosphère. Il affecte principalement les espèces les plus légères, comme l’hydrogène et, dans une moindre mesure, l’hélium. Les molécules plus lourdes, telles que l’azote ou l’oxygène, restent très majoritairement liées au puits gravitationnel terrestre.
Même à ces grandes altitudes, les molécules d’air en sont très loin énergétiquement dans leur immense majorité. L’atmosphère est donc gravitationnellement captive à l’échelle des temps géologiques, malgré l’absence de paroi matérielle et malgré une fuite réelle, mais infinitésimale, de particules à grande distance du centre de la Terre.
N.B. :
Si la ligne de Kármán à 100 km marque la frontière symbolique entre l'atmosphère et l'espace, l'influence gazeuse de la Terre s'étend en réalité bien au-delà, sur plusieurs dizaines de milliers de kilomètres, avant de se confondre avec le vide interplanétaire.
| Couche atmosphérique | Altitude typique | Température caractéristique | Molécules dominantes | Régime physique | Commentaires physiques |
|---|---|---|---|---|---|
| Troposphère | 0 à 12 km | 288 K à 216 K (15 °C à −57 °C) | N₂, O₂, Ar, H₂O | Collisionnel dense | Mélange homogène par convection, vitesses thermiques très inférieures à la vitesse de libération. |
| Stratosphère | 12 à 50 km | 216 K à 270 K (−57 °C à −3 °C) | N₂, O₂, O₃ | Collisionnel | Présence de l’ozone, absorption UV, inversion thermique, équilibre hydrostatique dominant. |
| Mésosphère | 50 à 85 km | 270 K à 180 K (−3 °C à −93 °C) | N₂, O₂ | Collisionnel raréfié | Couche la plus froide, densité très faible, agitation thermique encore insuffisante pour l’échappement. |
| Thermosphère | 85 à 500 km | 500 K à > 1500 K (227 °C à > 1227 °C) | O, N₂, He | Transition collisionnelle | Température cinétique élevée due à l’absorption UV et X, densité trop faible pour un échappement massif. |
| Exosphère | > 500 km | > 1000 K (> 727 °C) | H, He, traces de O | Balistique quasi libre | Collisions rares, trajectoires balistiques, apparition de l’échappement de Jeans. |
Sources : NASA Earth Atmosphere Model, US Standard Atmosphere 1976, travaux de James Jeans (1877-1946), synthèses de planétologie comparée.
La température d'un gaz est directement liée à l'énergie cinétique moyenne de ses molécules. Plus l'atmosphère est chaude, plus les molécules sont agitées et plus la probabilité que certaines atteignent la vitesse de libération est grande. Les couches hautes de l'atmosphère, comme la thermosphère, peuvent atteindre plus de 1500°C sous l'effet du rayonnement solaire. Paradoxalement, un astronaute n'y brûlerait pas, car la densité de particules y est si faible que la chaleur transmise est négligeable. Mais cette haute température signifie que les atomes légers présents à ces altitudes (comme l'hydrogène et l'hélium) sont très énergétiques.
C'est ici qu'intervient le second facteur : la masse de la molécule. La vitesse moyenne d'une particule de gaz à une température donnée est inversement proportionnelle à la racine carrée de sa masse \( v_{moy} \propto \frac{1}{\sqrt{m}} \). Les atomes légers (hydrogène, hélium) se déplacent donc beaucoup plus vite que les lourds (azote, oxygène) à même température. Ils ont ainsi une probabilité bien plus grande de franchir le mur gravitationnel.
La Terre perd effectivement une partie de son atmosphère, notamment les éléments les plus légers. Ce processus, appelé évasion atmosphérique, est extrêmement lent à l'échelle humaine (des centaines de millions ou milliards d'années pour un changement significatif) mais mesurable. C'est pourquoi notre atmosphère actuelle est si pauvre en hydrogène et en hélium libres, contrairement aux géantes gazeuses.
La troisième pièce maîtresse du puzzle est la magnétosphère. Ce bouclier généré par les mouvements du noyau externe de la Terre dévie la majeure partie du vent solaire. Sans cette protection, ce flux de particules énergétiques frapperait directement la haute atmosphère.
Ainsi, sans champ magnétique, le vent solaire éroderait directement l'atmosphère en arrachant des molécules (sputtering) et la chaufferait, accélérant la fuite des atomes les plus rapides vers l'espace. L'exemple tragique de Mars, qui a perdu son champ magnétique global il y a des milliards d'années, illustre ce scénario. Son atmosphère, autrefois plus dense, a été en grande partie soufflée par le vent solaire, laissant une planète froide et désertique.
L'atmosphère terrestre n'est donc pas un système statique, mais un système en équilibre dynamique. Il y a des pertes (évasion des atomes légers, particules ionisées éjectées le long des lignes du champ magnétique aux pôles) mais aussi des gains (dégazage du manteau par le volcanisme, apports possibles de comètes riches en glace). Sur des échelles de temps géologiques, la composition et la pression atmosphériques ont considérablement évolué, en grande partie à cause de l'apparition de la vie (production d'oxygène par la photosynthèse). La stabilité actuelle est donc relative et précaire.