Depuis les temps anciens, les philosophes et scientifiques ont cherché un principe unificateur expliquant l'ordre du monde. Au 18e siècle, un tel principe émergea.
Le principe de moindre action formulé par des penseurs comme Pierre-Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759) et Leonhard Euler (1707-1783), postule que la nature agit toujours de la manière la plus "économe" possible. Qu’il s’agisse d’un rayon lumineux se réfractant lors de son passage de l’air vers l’eau ou du mouvement orbital d’une planète autour de son étoile, les trajectoires observées ne sont jamais arbitraires. Elles correspondent à celles qui minimisent, ou plus précisément rendent "critique" (ni croissante ni décroissante), une grandeur mathématique appelée l’action. Cette logique de parcimonie, où la nature privilégie certaines évolutions parmi toutes celles possibles, apparaît comme un principe fondamental structurant l’Univers tout entier.
À toutes les échelles, la nature semble obéir à une logique d’économie. Certaines quantités physiques ne sont ni créées ni détruites, mais simplement transformées ou redistribuées. Cette régularité se manifeste à travers les lois de conservation, piliers de la physique moderne. Qu’il s’agisse de l’énergie, de la quantité de mouvement ou de la charge électrique, chaque grandeur peut être comparée à un volume d’eau circulant dans un réseau de rivières et de lacs. Tout comme l’eau se déplace et change de forme entre rivières, lacs et nappes souterraines sans disparaître, ces « volumes physiques » circulent et se transforment, leur total global restant strictement constant dans un système isolé.
Depuis Isaac Newton (1643-1727), les physiciens avaient observé et vérifié empiriquement des lois de conservation fondamentales. L'énergie d'un système isolé ne se crée ni ne se perd, sa quantité de mouvement totale reste constante, et son moment cinétique se conserve. Ces principes fonctionnaient à la perfection, mais une question persistait : pourquoi l'Univers obéit-il à de telles règles ?
La réponse, aussi profonde qu'élégante, fut apportée en 1915 par la mathématicienne allemande Amalie Emmy Noether (1882-1935). Son théorème révolutionnaire a établi un lien fondamental entre la géométrie de l'espace-temps et les lois de la physique.
Le cœur de sa découverte peut se résumer en un principe puissant :
Imaginez un jeu de stratégie dont les règles fondamentales restent strictement identiques, quel que soit le moment où vous jouez (symétrie dans le temps), l'endroit où vous vous trouvez (symétrie dans l'espace), ou l'orientation du plateau (symétrie de rotation).
Le théorème de Noether révèle que cette stabilité parfaite des règles garantit, mathématiquement, la conservation d'une « valeur » spécifique pendant toute la partie. Ainsi, de même que dans un jeu classique le nombre total de pions reste constant, les symétries continues de l'Univers assurent la conservation de quantités fondamentales comme l'énergie, la quantité de mouvement et le moment cinétique.
Le théorème fonctionne aussi dans l'autre sens, servant d'outil de découverte :
Ainsi, Noether a montré que les lois de conservation ne sont pas des accidents ou des postulats arbitraires. Elles sont les conséquences inévitables et mathématiques des symétries fondamentales qui structurent notre Univers. L'économie de la nature trouve ici son explication la plus profonde.
Le théorème de Noether nous fournit un dictionnaire précis pour traduire les symétries en lois de conservation. Voici les correspondances les plus fondamentales :
| Symétrie | Grandeur conservée | Exemple concret | Principe d'économie |
|---|---|---|---|
| Translation dans le temps (Homogénéité du temps) | Énergie | Lors de la chute d’un objet, l’énergie potentielle gravitationnelle diminue tandis que l’énergie cinétique augmente, la somme totale restant constante en l’absence de dissipation. | L’énergie ne disparaît jamais : elle change de forme tout en respectant un bilan global invariant. |
| Translation dans l'espace (Homogénéité de l'espace) | Quantité de mouvement | Recul d'un canon lors du tir : l'impulsion vers l'avant du boulet est exactement compensée par l'impulsion vers l'arrière du canon. | Aucun mouvement global ne peut apparaître spontanément dans un système isolé. Toute impulsion créée dans une direction est exactement compensée par une impulsion en sens inverse. |
| Rotation dans l'espace (Isotropie de l'espace) | Moment cinétique | Une patineuse tourne plus vite en ramenant ses bras vers elle, sans ajouter de rotation supplémentaire. | La rotation totale d'un système isolé est un capital inviolable. Aucun mouvement de rotation net ne peut émerger spontanément de l'intérieur. |
| Invariance de jauge U(1) (Symétrie de phase) | Charge électrique | Lors d’un courant électrique, les électrons se déplacent dans le conducteur, mais la charge totale du circuit demeure constante à chaque instant. | La charge électrique se transporte et se redistribue, sans création ni destruction nette. |