Depuis des siècles, la physique tente de réduire la complexité de l'Univers à ses composants les plus élémentaires. Nous avons identifié la matière, l'énergie, l'espace et le temps comme les piliers de notre réalité. Mais une question émerge des théories les plus récentes : et s'il manquait une pièce au puzzle ? Et si, derrière la danse des particules et la courbure de l'espace-temps, se cachait une entité plus fondamentale encore : l'information ?
L'idée peut sembler abstraite, voire philosophique. Pourtant, elle est au cœur de certaines des avancées les plus profondes de la physique théorique, reliant la thermodynamique des trous noirs à la mécanique quantique. L'information n'est plus seulement un concept mathématique ou une mesure de notre ignorance ; elle devient peut-être une grandeur physique, dotée d'une réalité propre, au même titre que la masse ou l'énergie.
Le premier pont solide entre l'information et la physique a été construit par Rolf Landauer (1927-1999), un physicien allemand travaillant chez IBM. En 1961 dans un article intitulé “Irreversibility and Heat Generation in the Computing Process”, il a formulé un principe devenu fondamental : l'information a une réalité physique. Son célèbre principe, le principe de Landauer, énonce que dans tout système informatique, l'effacement irréversible d'un bit d'information doit nécessairement s'accompagner d'une dissipation d'énergie sous forme de chaleur.
Mathématiquement, cela se traduit par l'équation : \( E = k_B T \ln 2 \) où \(E\) est l'énergie minimale dissipée, \(k_B\) la constante de Boltzmann, et \(T\) la température du système. C'est une loi fondamentale de la nature. L'information est intangible, mais sa manipulation, son effacement, a une conséquence physique, mesurable dans le monde matériel. C’est la première démonstration claire que l’information est une grandeur physique soumise à la thermodynamique. Le principe de Landauer a été vérifié expérimentalement en 2012 par des chercheurs du CEA-Saclay, en piégeant une particule microscopique avec un laser pour simuler un "bit" et mesurer l'échauffement produit lors de son effacement.
Le rôle de l'information est devenu incontournable avec l'étude des trous noirs. Dans les années 1970, Jacob Bekenstein (1947-2015) et Stephen Hawking (1942-2018) ont révolutionné notre compréhension de ces objets. Hawking a démontré qu'un trou noir n'est pas complètement noir : il émet un rayonnement (le rayonnement de Hawking) et finit par s'évaporer.
Cela a créé un problème majeur : le paradoxe de l'information. Si un trou noir s'évapore, que devient l'information sur les objets qui sont tombés dedans ? Est-elle détruite ? En physique quantique, rien ne s'efface vraiment dans un système isolé. L'information peut se cacher ou se disperser, mais elle n'est jamais perdue. La solution potentielle à ce paradoxe a émergé d'une autre découverte, celle de Bekenstein : l'entropie d'un trou noir est proportionnelle à la surface de son horizon des événements, et non à son volume.
La quantité d'information maximale que peut contenir une région est proportionnelle à la surface de sa frontière. De cette idée est né le principe holographique, développé par Gerard 't Hooft (1946-) et Leonard Susskind (1940-). Selon cette théorie audacieuse, notre perception d'un cosmos en trois dimensions (hauteur, largeur, profondeur) pourrait n'être qu'une projection, comme un hologramme géant. Toute l'information décrivant notre réalité serait en fait encodée sur une surface, à deux dimensions, située aux confins de l'Univers. Ce qui nous apparaît en volume ne serait qu'une "image" en trois dimensions projetée à partir de cette surface.
Si l'information est si étroitement liée à l'entropie, à l'énergie et à la géométrie de l'espace-temps, ne pourrait-elle pas être plus fondamentale que la matière elle-même ? C'est l'hypothèse de physiciens comme John Archibald Wheeler (1911-2008), qui a popularisé la maxime "It from bit". Chaque élément de la réalité physique (It) émerge d’une base d’information fondamentale (Bit). L'Univers serait un gigantesque système quantique, calculant sa propre réalité d'où émergerait l'espace-temps et la matière-énergie.
| Concept / Principe | Proposé par | Idée clé |
|---|---|---|
| Principe de Landauer (1961) | Rolf Landauer (1927-1999) | L'effacement d'un bit d'information dissipe une énergie vérifiée expérimentalement (2012). L'information a une réalité thermodynamique. |
| Entropie des trous noirs (1972) | Jacob Bekenstein (1947-2015) | L'entropie d'un trou noir est proportionnelle à la surface de son horizon. Lie l'information à la géométrie. |
| Rayonnement de Hawking (1974) | Stephen Hawking (1942-2018) | Les trous noirs émettent un rayonnement et s'évaporent, posant le paradoxe de la conservation de l'information. |
| "It from bit" (1989) | John Archibald Wheeler (1911-2008) | Les objets physiques (it) dérivent leur existence de l'information (bit). L'information est primordiale. |
| Principe holographique (1993) | Gerard 't Hooft (1946-), Leonard Susskind (1940-) | Toute l'information contenue dans un volume peut être encodée sur sa surface frontière. L'Univers pourrait être un hologramme. Hypothèse fortement soutenue, non prouvée. |
| Mécanique quantique informationnelle | David Deutsch (né en 1953) | La réalité physique est un processus de traitement d'information quantique. Qubit comme brique fondamentale du réel. Programme de recherche actif en informatique quantique. |
N.B. : Ces concepts, bien que solidement ancrés dans la physique théorique, ne font pas encore consensus. Le statut de l'information comme composante fondamentale, au même titre que l'espace-temps, reste une hypothèse de travail, à la frontière entre la physique quantique, la cosmologie et la philosophie des sciences.
Jusqu’ici, nous voyions l’Univers comme une scène où se jouent des phénomènes physiques, et nous, comme de simples spectateurs. L’information n’est peut-être pas une "chose" que l’on peut toucher, mais elle pourrait bien être l’ingrédient secret qui structure la réalité. Une idée fascinante, qui invite à repenser notre place dans le cosmos !