Nous vivons tous avec une intuition profonde : le temps s'écoule du passé vers le futur. Un verre tombe et se brise, mais les morceaux ne se rassemblent jamais spontanément pour reconstituer le verre sur la table. Cette asymétrie, cette direction unique, est ce que les physiciens appellent la flèche du temps. Pourtant, étonnamment, les lois fondamentales de la physique (mécanique newtonienne, relativité, mécanique quantique) sont presque toutes symétriques par renversement du temps. Les équations fonctionnent aussi bien en avant qu'en arrière. Alors, d'où vient cette irréversibilité que nous observons ? La réponse se niche à l'intersection de plusieurs flèches du temps, dont la plus puissante est thermodynamique.
La loi la plus fondamentale expliquant la direction du temps est le deuxième principe de la thermodynamique, formulé au 19e siècle. Il introduit la notion d'entropie, une mesure du degré de dispersion de l'énergie. Le principe stipule que l'entropie d'un système isolé ne peut qu'augmenter ou rester constante : \(\Delta S \ge 0\).
C'est cette augmentation inéluctable qui définit la flèche thermodynamique. Lorsque vous mettez un glaçon dans votre soda, la chaleur se diffuse de la boisson (chaude) vers le glaçon (froid) jusqu'à l'équilibre thermique, jamais l'inverse. L'univers lui-même, considéré comme le système isolé ultime, voit son entropie augmenter depuis le Big Bang, fournissant une direction cosmique au temps.
N.B. :
Le physicien Ludwig Boltzmann (1844-1906) a donné une interprétation statistique à l'entropie. Un état désordonné (haute entropie) est bien plus probable qu'un état ordonné (basse entropie) simplement parce qu'il y a un nombre astronomiquement plus grand de façons de l'obtenir. Le temps "avance" car l'univers évolue statistiquement vers des états plus probables.
La flèche thermodynamique est intimement liée à une autre : la flèche cosmologique. L'univers est en expansion depuis son état initial de très haute densité et température. Cet état du Big Bang était remarquablement ordonné (basse entropie), bien que très chaud. L'expansion a créé le gradient nécessaire à l'augmentation de l'entropie. Si l'univers venait à se recontracter dans un "Big Crunch", la direction de la flèche du temps s'inverserait-elle ? Les débats sont ouverts, mais le scénario dominant aujourd'hui est une expansion accélérée et éternelle.
Nous percevons le temps qui passe et nous nous souvenons du passé, pas du futur. Cette flèche psychologique est probablement une conséquence de la flèche thermodynamique. Notre cerveau, comme tout système biologique, fonctionne en dissipant de l'énergie et en augmentant l'entropie globale.
Autrement dit, à l’échelle la plus fine, mémoriser une information dans le cerveau revient à provoquer des changements matériels bien réels : des signaux électriques se propagent, des molécules chimiques sont libérées entre les neurones et les connexions neuronales se modifient. Une fois ces transformations effectuées, il est impossible de revenir exactement à l’état précédent. Le cerveau retient donc des traces du passé, mais ne peut pas obtenir d’informations sur le futur. Le futur n’ayant pas encore produit d’états physiques corrélables, aucune information ne peut en être extraite.
Cette dissymétrie ne vient pas d’une propriété mystérieuse du temps, mais du fait que, comme tout système physique complexe, le cerveau obéit aux lois de la thermodynamique, qui imposent une évolution irréversible. Ainsi, notre perception du temps qui fuit est ancrée dans les lois physiques qui gouvernent nos neurones. Le processus de formation des souvenirs est irréversible au niveau chimique et neurologique.
La flèche radiative est l'asymétrie temporelle observée dans le comportement de la lumière et des ondes électromagnétiques. Nous recevons constamment la lumière émise par les étoiles il y a des années, mais nous n'observons jamais le phénomène inverse : de la lumière provenant de l'espace ne convergeant pas spontanément vers une source pour y être "réabsorbée".
Cette directionnalité est encodée dans les équations de Maxwell. Bien qu'elles soient mathématiquement symétriques par renversement du temps, leurs solutions physiques dans notre univers imposent des conditions aux limites spécifiques : on choisit systématiquement la solution en "onde divergente" (qui s'éloigne de la source), et non la solution en "onde convergente". Ce choix est directement lié à la flèche thermodynamique et à l'expansion de l'univers, qui établissent un cadre temporel global. C'est pourquoi nous voyons le passé des étoiles (leur lumière qui nous parvient), et non leur futur.
Au niveau microscopique, le monde quantique présente ses propres asymétries, résumées sous le terme de flèche quantique. Le phénomène le plus discuté est celui de la décohérence.
Une particule quantique peut exister dans une superposition d'états (comme passer par deux fentes à la fois). Lorsqu'elle interagit de façon irréversible avec son environnement (par exemple, en émettant un photon), cette superposition "se défait" pour laisser place à un état classique unique. Ce processus semble aller dans un seul sens : on observe la transition d'un état pur quantique vers un état mélangé classique, rarement l'inverse. La décohérence est considérée comme un mécanisme clé expliquant pourquoi le monde macroscopique nous apparaît classique et défini. Sa relation exacte avec l'irréversibilité thermodynamique et l'origine de la flèche du temps reste un sujet de recherche actif en physique fondamentale.
Une observation cruciale est qu'il est possible de réduire localement l'entropie. Construire une maison, assembler un ordinateur ou faire croître un cristal sont des actions qui créent de l'ordre. Cependant, le deuxième principe de la thermodynamique n'est pas violé pour autant. Ces processus s'accompagnent toujours d'une augmentation encore plus grande de l'entropie dans l'environnement immédiat : dégagement de chaleur, production de déchets, consommation d'énergie. Le bilan entropique global augmente inexorablement.
Les organismes vivants sont les exemples les plus frappants de systèmes localement ordonnés. Une cellule, une plante ou un être humain maintiennent une structure complexe et de basse entropie. Ils n'existent qu'en étant des systèmes ouverts et hors équilibre, constamment alimentés par un flux d'énergie (la lumière du soleil, la nourriture). La vie ne contredit pas la flèche du temps ; elle en est une conséquence sophistiquée et dynamique, exploitant le gradient énergétique pour retarder localement la marche vers le désordre.
| Type de flèche | Manifestation | Origine probable | Irreversible ? |
|---|---|---|---|
| Thermodynamique | Augmentation de l'entropie, diffusion de la chaleur | Conditions initiales de basse entropie du Big Bang (loi statistique) | Oui, à l'échelle macroscopique |
| Cosmologique | Expansion de l'univers | Big Bang et énergie sombre | Oui, observée |
| Psychologique | Perception du passé/futur, mémoire | Conséquence de la flèche thermodynamique dans les processus cérébraux | Oui, subjective |
| Radiative | Ondes émises et non absorbées (retard) | Thermodynamique + conditions aux limites de l'univers | Oui, empirique |
| Quantique (décohérence) | Collapse des superpositions d'états vers un état classique défini | Interaction irréversible avec l'environnement (couplage) | Pratiquement irréversible à l'échelle macroscopique |
| Biologique | Croissance, vieillissement, évolution des espèces | Conséquence de la flèche thermodynamique dans les systèmes ouverts (flux d'énergie) | Oui, au niveau de l'organisme |
| Historique/Causale | Enchaînement cause > effet, impossibilité de modifier le passé | Émerge de la flèche thermodynamique et de la structure de l'espace-temps (cône de lumière) | Oui, dans notre cadre physique |
Source : Inspiré des travaux de Arthur Eddington (1882-1944), Stephen Hawking (1942-2018) et des développements modernes en cosmologie et thermodynamique.
Finalement, le temps ne s'écoule dans un seul sens que parce que l'univers a commencé dans un état extraordinairement particulier et ordonné. C'est cette condition initiale de basse entropie au Big Bang qui a donné un sens à l'évolution thermodynamique et, par ricochet, à toutes les autres flèches. Les lois microscopiques sont réversibles, mais l'histoire de l'univers ne l'est pas. Comprendre la flèche du temps, c'est donc comprendre le mystère des conditions initiales de la cosmologie. Pourquoi l'univers a-t-il commencé dans un état aussi "improbable" ? Cette question reste l'une des frontières entre la physique et la philosophie.