Imaginez que toutes les galaxies autour de nous, y compris notre propre Voie Lactée, soient emportées dans un immense fleuve cosmique, attirées vers une destination inconnue. Ce n'est pas de la science-fiction, mais la réalité découverte dans les années 1970 et 1980. Les astronomes ont mesuré que notre galaxie et son grand voisin, Andromède, se déplacent à une vitesse vertigineuse de plus de 600 kilomètres par seconde, non pas à cause de l'expansion générale de l'univers, mais sous l'effet d'une attraction gravitationnelle colossale venant d'une région de l'espace située en direction de la constellation du Centaurus. Cette force mystérieuse a été nommée le Grand Attracteur.
Le Grand Attracteur agit comme une fontaine céleste, un point de convergence où la gravité façonne l'écoulement à grande échelle de la matière. Sa découverte a révolutionné notre compréhension de la structure cosmique, révélant que les galaxies ne sont pas distribuées au hasard, mais organisées en filaments, murs et amas immenses, avec des "vides" entre eux. Le Grand Attracteur représente l'un des plus grands défis observationnels de l'astrophysique moderne, car il se cache derrière le plan poussiéreux de notre propre galaxie, une zone appelée la Zone d'Évitation Galactique.
Pendant des décennies, la nature du Grand Attracteur est restée mystérieuse car il se cache derrière le plan poussiéreux de notre galaxie, dans la "Zone d'Évitation Galactique". Cette région, impraticable pour les télescopes optiques, a finalement été sondée grâce à l'astronomie multi-longueurs d'onde. Les observations en radio (Parkes Observatory) et en rayons X (satellite ROSAT) ont révélé que le Grand Attracteur n'est pas un objet unique, mais le centre de gravité d'une immense concentration de matière, incluant l'Amas du Centaure.
En 2014, les astronomes Richard Brent Tully (1943-) et Hélène Courtois (1970-) ont cartographié les mouvements de milliers de galaxies pour définir notre superamas : Laniakea ("cieux immenses" en hawaïen). Cette structure, qui s'étend sur 520 millions d'années-lumière, a pour centre de gravité dynamique le Grand Attracteur. Toutes les galaxies de Laniakea, y compris la nôtre, convergent vers lui comme des rivières vers un bassin versant.
Cette attraction ne s'arrête pas à Laniakea. L'ensemble est lui-même tiré vers une concentration de masse encore plus gigantesque : le Superamas de Shapley. Ainsi se dessine une cascade gravitationnelle : notre Groupe Local → le Grand Attracteur (cœur de Laniakea) → l'Attracteur Shapley. Cette hiérarchie est pilotée par la distribution de la matière noire, qui forme la "toile cosmique" le long de laquelle toute la matière visible s'écoule.
L'univers est structuré par une hiérarchie de concentrations de masse. Le Grand Attracteur n'est pas unique ; il fait partie d'un réseau de surdensités qui, à différentes échelles, sculptent les mouvements des galaxies.
| Structure | Distance approximative | Masse estimée | Rôle dynamique |
|---|---|---|---|
| Amas de la Vierge | 55 millions a.l. | ˜ 1015 masses solaires | Attraction locale du Groupe local |
| Grand Attracteur | 200 millions a.l. | > 1016 masses solaires | Convergence du superamas Laniakea |
| Amas de Shapley | 650 millions a.l. | > 1017 masses solaires | Influence gravitationnelle à très grande échelle |
| Point froid du fond diffus cosmologique | ˜ 7 à 10 milliards a.l. (ligne de visée) | Non directement mesurable | Anomalie thermique potentiellement liée à un supervide ou à des fluctuations primordiales |
| Grand Mur d’Hercule-Couronne boréale | ˜ 10 milliards a.l. | > 1018 masses solaires (ordre de grandeur) | Structure filamentaire géante, limite des corrélations gravitationnelles connues |
Sources : Dressler et al., Astrophysical Journal (1987) ; Tully et al., Nature (2014) ; Clowes et al., Monthly Notices of the Royal Astronomical Society (2013) ; Planck Collaboration, Astronomy & Astrophysics (2016) ; NASA Extragalactic Database.
Malgré les progrès, le Grand Attracteur garde une part de son mystère. La quantité totale de matière visible (galaxies, gaz) dans la région du Grand Attracteur ne semble pas suffisante pour expliquer complètement l'amplitude de l'attraction mesurée. Cela suggère la présence de quantités colossales de matière noire distribuée dans un vaste halo, ou peut-etre d'énormes structures encore non cartographiées derrière la Zone d'Évitation.
Les futurs instruments, comme le Télescope Square Kilometer Array (SKA) en radioastronomie et les grands relevés spectroscopiques comme ceux du Télescope Vera C. Rubin Observatory, permettront de cartographier avec une précision inédite la distribution de la matière, tant visible qu'invisible, par des effets de lentille gravitationnelle faible. Ils perceront plus profondément la Zone d'Évitation et mesureront les mouvements de galaxies avec une grande finesse.
Le Grand Attracteur est un phare qui illumine la structure filamentaire de notre univers, la danse hiérarchique des galaxies et la prédominance écrasante de la gravité et de la matière noire. En nous tirant vers l'inconnu, il nous force à regarder au-delà de notre horizon local et à contempler l'architecture grandiose du cosmos dans son ensemble.