Il y a environ 12 900 ans, alors que la Terre émergeait lentement de la dernière grande période glaciaire et que les températures étaient sur une tendance au réchauffement depuis plusieurs millénaires, un événement climatique brutal est survenu. En l'espace de quelques décennies, peut-être même moins, une grande partie de l'hémisphère Nord a replongé dans des conditions quasi-glaciaires. Cet épisode, connu sous le nom de Dryas Récent, a duré près de 1 200 ans, de ≈12 900 à ≈11 700 ans BCE. Cette "dernière secousse" du Pléistocène a profondément remodelé les écosystèmes et a confronté les sociétés humaines de la fin du Paléolithique à l'un des défis les plus redoutables de leur histoire.
N.B. :
Le Dryas Récent est identifié par les paléoclimatologues grâce à des indicateurs géologiques et biologiques. Le plus emblématique est l'augmentation soudaine du pollen de la fleur arctique-alpine Dryas octopetala dans les carottes de sédiments, signant un retour à un climat froid et sec. D'autres marqueurs incluent des changements dans les rapports isotopiques de l'oxygène dans les carottes de glace du Groenland et des anomalies dans la concentration de poussières et d'aérosols.
Les scientifiques débattent des mécanismes précis ayant déclenché ce brusque retour du froid. La théorie dominante, dite de l'arrêt de la circulation thermohaline, est étayée par de nombreuses preuves. Elle suggère que la fonte massive des calottes glaciaires laurentidienne et fennoscandienne a déversé d'énormes quantités d'eau douce et froide dans l'Atlantique Nord. Cette eau, moins dense que l'eau salée, a formé une couche en surface, empêchant la plongée des eaux salées plus chaudes venues du sud. Ce processus a mis à l'arrêt la "tapis roulant" océanique, le Gulf Stream et ses prolongements, privant ainsi l'Europe et l'Amérique du Nord de leur source de chaleur.
Une autre hypothèse, plus controversée mais toujours discutée, est celle d'un impact cosmique. Les partisans de cette théorie pointent la présence, dans une fine couche de sédiments datant du début du Dryas Récent, de concentrations anormales de matériaux comme des nanodiamants, des sphérules et de l'iridium, ainsi que de suie. Ils proposent qu'une ou plusieurs explosions aériennes ou impacts au sol auraient pu déclencher des incendies continentaux massifs, obscurcir l'atmosphère et précipiter le refroidissement. Cette hypothèse est souvent liée au débat sur l'extinction de la mégafaune.
Les conséquences environnementales du Dryas Récent ont été dramatiques. En Europe, en Amérique du Nord et en Asie, les paysages ont rapidement régressé avec une expansion de la toundra et de la steppe froide. Les analyses des carottes de glace du Groenland indiquent que les températures moyennes ont chuté d'environ \(6^\circ C\) à \(10^\circ C\) en quelques décennies dans cette région, avec des refroidissements significatifs à travers tout l'hémisphère Nord.
Les reconstructions basées sur les pollens, les coléoptères et les données des lacs suggèrent que la baisse des températures moyennes annuelles en Europe lors du Dryas Récent était de l'ordre de \(2^\circ C\) à \(6^\circ C\), avec des variations régionales. Si ces chiffres peuvent sembler modestes à l'échelle d'une variation quotidienne, leur impact a été exceptionnel et dévastateur à l'échelle climatique et écologique. Une baisse moyenne de seulement \(4^\circ C\) est suffisante pour :
Le caractère « exceptionnel » du Dryas Récent ne réside donc pas dans l'amplitude absolue du refroidissement, mais dans sa rapidité (1 à 3 décennies), son étendue géographique (tout l'hémisphère Nord) et la profondeur de ses conséquences systémiques (tous les écosystèmes et les sociétés).
Cette dégradation climatique a porté un coup fatal à de nombreuses espèces de la mégafaune qui survivaient encore. Le Dryas Récent coïncide avec la disparition définitive du mammouth laineux (en Eurasie), du mastodonte américain, du tigre à dents de sabre et du paresseux géant en Amérique du Nord. Si la chasse par l'Homme a pu jouer un rôle, le changement rapide et radical de leur habitat et de leurs ressources alimentaires a été un facteur décisif dans leur extinction.
| Domaine | Changement pendant le Dryas Récent | Conséquence principale | Évidence archéologique / Géologique |
|---|---|---|---|
| Climat | Refroidissement rapide de \(6^\circ C\) à \(10^\circ C\) (Groenland), temps plus sec. | Retour à des conditions quasi-glaciaires dans l'hémisphère Nord. | Rapports isotopiques dans les carottes de glace (GRIP, GISP2), pollen de Dryas. |
| Végétation | Recul des forêts, expansion de la toundra-steppe et de la steppe froide. | Réduction drastique des ressources végétales comestibles et du bois. | Analyses polliniques dans les lacs et tourbières. |
| Mégafaune | Pressions extrêmes sur les herbivores géants (froid, nourriture). | Extinction finale de nombreuses espèces (mammouth, mastodonte...). | Disparition des fossiles dans les couches sédimentaires postérieures. |
| Sociétés humaines | Rareté du gros gibier, fragmentation des groupes, stress nutritionnel. | Adaptation technologique (microlithes), diversification alimentaire, migrations. | Changement dans les outils (industrie à microlithes), augmentation des restes de petits animaux et de poissons. |
Sources synthétisées : Carottes de glace du Groenland (Projets GRIP, GISP2) ; Archives polliniques ; Données archéologiques du Paléolithique final et du Mésolithique ancien.
Face à cette crise écologique d'une ampleur inédite, les sociétés de chasseurs-cueilleurs de la fin du Paléolithique ont traversé une période de profonde transformation. Les archives archéologiques, bien que parfois fragmentaires pour cette période charnière, ne montrent pas d'effondrement démographique généralisé. À l'inverse, elles témoignent d'une capacité d'adaptation et de résilience remarquable, qui a conduit à des innovations culturelles décisives pour la suite de la Préhistoire.
| Domaine d'adaptation | Changement observable | Fonction / Avantage | Évidence archéologique clé |
|---|---|---|---|
| Stratégie alimentaire (Diversification) | Transition de la chasse au gros gibier vers un spectre de ressources plus large. | Réduire la dépendance à une ressource devenue rare et instable ; assurer la sécurité alimentaire. |
|
| Technologie (Innovation) | Développement et généralisation de l'industrie microlithique. | Fabriquer des outils composites plus légers, efficaces et économes en matière première : pointes pour chasser le petit gibier, armatures de faucilles. |
|
| Organisation sociale & Mobilité | Réduction de la taille des groupes, augmentation de la mobilité, intensification des réseaux. | S'adapter à des ressources dispersées et saisonnières ; partager l'information et les risques sur un plus grand territoire. |
|
Sources synthétisées : Données archéologiques du Paléolithique final et du Mésolithique ancien à travers l'Eurasie.
La fin du Dryas Récent, vers 11 700 ans BCE, avec le retour rapide de conditions plus chaudes (début de l'Holocène), a inauguré une nouvelle ère. Les sociétés qui avaient survécu et s'étaient adaptées à la rigueur du Dryas Récent étaient désormais équipées, technologiquement et socialement, pour prospérer dans ce nouveau monde forestier.
Le Dryas Récent n'est pas seulement un curieux épisode climatique du passé. Il est une démonstration puissante de la rapidité avec laquelle le système climatique terrestre peut basculer, et de la profondeur des conséquences que cela entraîne sur la biosphère. Pour l'humanité, il représente l'un des premiers et plus grands défis environnementaux documentés.